Episode 5

FEUILLETON DU PRINTEMPS 


Les communs à l’épreuve de la métropolisation: fuites et résistance, municipalisme et biorégion


Episode 5 :Le municipalisme libertaire comme modalité politique de la perspective biorégionale

L’agencement spatial de ces trois communs habiter/coopérer/autogérer trouverait pratiquement à être pensé par la notion de biorégion, que le territorialisme italien défend, et ce comme alternative territorialisée à la métropolisation. Toutefois, au regard de la déprise remarquée, nous nous écartons ici de sa qualification d’urbaine dans la pensée territorialiste nord italienne (non sans lien à la culture disciplinaire des savoirs d’émanation, l’architecture, sur laquelle nous reviendrons) : « un ensemble de systèmes territoriaux locaux fortement transformés par l’homme, caractérisés par la présence d’une pluralité de centres urbains et ruraux organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés » (Magnaghi, 2014, p. 82). Nous retiendrons sur ce point qu’une biorégion correspond à un territoire dont les limites ne sont pas définies par des frontières administratives, mais par des seuils géographiques qui prennent en compte tant les communautés humaines que leurs écosystèmes de vie.

La biorégion comme communauté de vie et d’action

La notion de biorégion permet donc, a minima, dans l’œuvre d’agencement, de repenser la géographie d’un territoire, particulièrement à l’ère/aire du changement d’échelle de la massification urbaine, entériné par l’extension des périmètres d’action métropolitaine. Surtout, contrairement à la croissance et à l’extension sans cesse vantées, cet agencement part des marges et périphéries dessinées par la finitude des ressources et, dès lors, par les seuils de leur préservation. Il découle donc non seulement des fonctionnements socio-écologiques critiques mais également des règles de coexistence ayant pu, historiquement, en découler. La biorégion compose alors certes une forme spatiale et des esthétiques paysagères singulières (celles du refuge et de la polyculture), mais plus encore se compose :

  • d’expériences pratiques communes (ex : bassins de vie) et, dans le prolongement, d’un imaginaire créatif (ex : celui du ménagement par l’autonomie),
  • de formes communautaires (ex : celles des alternatives) et, dedans, d’une autre organisation politique (l’autogouvernement).

Ces formes émergentes d’autogestion et leur relocalisation militeraient ici clairement pour la construction démocratique d’un polycentrisme, non plus celui technico-fonctionnel de la (multi)polarité (qui opère un retour en force dans les débats métropolitains), mais politique, et ce dans le sens confédéraliste originel du terme : petites unités humaines qui s’autogouvernent, appuyées sur des systèmes économiques locaux, des ressources énergétiques de proximité… portant une attention forte au soin coopératif des milieux de vie.

En ce sens au moins, face au mantra métropolitain et à sa logique d’extension (morphologique et institutionnelle), l’approche développée par le réseau francophone des territorialistes privilégie d’abord l’angle des constructions politiques périphériques comme nouvelles politicités (Episode 2). Car, « [de] quoi se compose aujourd’hui ce qu’on appelle communément la politique ? D’un répertoire pathétique d’imitations d’imitations d’imitations de ce qui fut un jour, il y a des dizaines d’années, voire des siècles, de grandes inventions, de grandes instaurations d’œuvres collectives (…). D’un côté une multitude, de l’autre, quatre ou cinq concepts. Et l’on voudrait composer le premier avec les seconds ! » (Latour, 2011, p. 41).

Le réseau cultive notamment les perspectives de la démocratie directe et de l’écologie sociale radicale proposées dans le sillage de Bookchin (2011 et 2016)[1] par le municipalisme et son confédéralisme, c’est-à-dire une « société à taille humaine, décentralisée, composée de communautés politiquement autonomes et regroupées en fédération ». Il s’agit certes de développer un espace dans lequel chacun, se sentant entièrement impliqué, puisse décider avec les autres, trouver sa place et exprimer pleinement son potentiel et ses envies, dans la quotidienneté de sa vie et sa portée critique (ibid.). Mais, pour ce faire, ce principe de décentralisation est de pensée libertaire et révolutionnaire, donc post-étatique, et vise à instaurer une propriété communale des moyens de production, dans une perspective de démondialisation et de post-croissance (voire de décroissance).

Il est vrai que, suivant en cela Bookchin et les épisodes précédents, toute forme de gouvernement centralisé est source de domination, donc toutes les expériences de démocratie directe doivent résister à l’empiètement à la fois de l’Etat-Nation, du capitalisme et de l’urbanisation. Or, si l’on remarque ailleurs, au Québec notamment, que « [l]a sous politisation du palier municipal représente une fenêtre d’opportunité, un espace politique à occuper pour favoriser la réappropriation collective des milieux de vie » (Durand Folco, 2017, p. 153)[2], il s’agit surtout de viser plus que la seule décentralisation des pouvoirs de décision et d’administration, une démocratie directe, clairement destituante, seule à même de produire une solidarité inter-municipale (afin d’éviter la concurrence des territoires et l’austérité recherchée) par la réorientation/relocalisation de l’économie et alors la reconsidération véritable des principes de justice sociale et écologique, donc de l’urbanisation du monde.

Toutefois, dans l’effervescence du moment sur le municipalisme et l’œuvre de Bookchin, face aux abus interprétatifs des mobilisations militantes et aux manquements à la rigueur intellectuelle[3], il convient d’être clair. La portée à la critique et l’alternative métropolitaine de toute biorégion en dépend.

La nécessité d’être clair sur le municipalisme libertaire

Il va sans dire que la paternité du communalisme revient à Murray Bookchin, militant et philosophe américain, fondateur de l’écologie sociale. Or, à la différence de ce qui a pu être par exemple écrit par Durand Folco, le communalisme n’est pas « un simple synonyme du municipalisme » (op. cit.). Pour Murray Bookchin[4] la différence est claire :

  • Une Municipalité est une instance politique de gouvernement. C’est l’aspect exécutif d’une commune, son gouvernement local.
  • La commune est une entité géographique composée d’habitants, administrée par la Municipalité.
  • Le communalisme est un système de gouvernement dans lequel des sociétés locales autonomes sont reliées entre elles dans une fédération[5].
  • Le municipalisme libertaire est la praxis révolutionnaire du système communaliste[6].

Le communalisme s’inspire alors autant qu’il se démarque à la fois du marxisme et de l’anarchisme. Le communalisme s’inspire de la critique faite par Marx des rapports marchands, se nourrit de sa philosophie militante et également de sa pensée globalisante. Or, comme le rappelle Murray Bookchin, mais aussi Karl Marx dans l’introduction de son ouvrage majeur Le Capital, sa théorie n’a lieu d’être que dans son contexte d’émanation, c’est-à-dire la Révolution Industrielle. En somme, la différence fondamentale entre le communalisme et le communisme, si l’on doit en retenir une, est le refus catégorique de l’Etat et de ses institutions territoriales[7]. De l’anarchisme, le communalisme affiche clairement son anti-étatisme. Il s’inspire de son confédéralisme et reconnait clairement les dérives autoritaires des systèmes hiérarchiques. Cependant, le communalisme, à la différence de l’anarchisme, refuse la prise de décision par consensus et autorise la prise de décision à la majorité. De plus, l’engagement électoral dans les conseils municipaux est permis, en vue de constituer des assemblées populaires législatives et exécutives, ayant pour finalité de destituer l’autorité de l’Etat par des moyens d’action révolutionnaire qui restent à concevoir selon les situations[8].

L’apport majeur du communalisme de Murray Bookchin est donc d’afficher une différence fondamentale entre le gouvernement et l’Etat : « [a]lors que l’État est l’instrument avec lequel une classe oppressive et fondée sur l’exploitation régule et contrôle de manière coercitive le comportement d’une classe exploitée par une classe dirigeante, un gouvernement – ou mieux encore, un régime politique [polity] – est un ensemble d’institutions conçu pour traiter les problèmes de la vie co-sociétale de manière ordonnée et, espérons-le, juste »[9]. De cette manière, les liens entre les principes politiques du commun et la pensée communaliste s’éclaircissent. Le commun a pour fondement la dénonciation de l’accaparement des ressources de toutes natures par des acteurs privés, mais aussi du rôle de l’Etat et de ses institutions dans cette déprédation. Ce principe politique suggère l’autonomie politique des sociétés locales et affirme la nécessité d’institution de règles et d’outils de gouvernement du commun à d’autres niveaux que l’échelle nationale. Dans la continuité de l’ouvrage de Dardot et Laval[10], le communalisme peut être considéré comme un mode de gouvernement du commun à la fois pragmatique et révolutionnaire.

De quelques errements militants : le municipalisme libertaire n’est pas la municipalité

Toutefois, comme nous l’avons vu dans les épisodes 3 et 4 de ce feuilleton territorialiste, le commun ne fait pas toujours commun dans les sphères militantes s’en réclamant. Si la remise en question du néolibéralisme semble partagée, les modes d’action – plus particulièrement leur radicalité – et, dedans, leurs rapports aux institutions d’Etat varient très fortement. Plus encore, l’ouvrage de Jonathan Durand Folco précédemment cité a connu un certain retentissement dans les milieux militants en France. Au moment de son édition, en 2017, des listes participatives commençaient à se constituer. Au même moment, les expériences espagnoles et kurdes inspiraient plus que jamais une partie de la gauche française, à la recherche d’un renouvellement des moyens d’action politique en dehors des logiques traditionnelles de parti.

Mais, par une multitude de références, philosophiques et politiques, l’auteur oscille imprudemment entre des idées tantôt insurrectionnelles, tantôt réformistes, avec une aisance surprenante. Il se détourne très rapidement du caractère libertaire du communalisme de Murray Bookchin. Voilà pourquoi il parle de municipalisme et non pas de municipalisme libertaire. Cette valse-hésitation quant à son positionnement politique atteint son paroxysme dans son concept de « patriotisme communal », oxymore révélateur d’une pensée confuse. Par ailleurs, au même titre que beaucoup d’universitaires contemporains, la ville y est érigée en fétiche et, dans un même mouvement, les limites de la puissance subversive des résistances métropolitaines ne sont pas posées[11]. Alors même qu’il existe bien dans des lieux périphériques et à d’autres échelles des formes embryonnaires de communalisme, comme nous le proposent par exemple les cas de Faux-la-Montagne ou de Trémargat[12].

Cette valse-hésitation se retrouve alors dans la centaine de listes participatives soutenues, en ces temps de campagnes actives pour les élections municipales, par des collectifs citoyens qui eux-mêmes entretiennent souvent un rapport très ambigu aux institutions, entre dénonciation rhétorique et compromis pratique. Chose à vrai dire compréhensible pour ces collectifs dont la viabilité dépend souvent des subventions publiques. Des collectifs citoyens, comme La Belle Démocratie ou Actions Communes, fédérés autour du « lobby citoyen » La Bascule, sont à l’initiative et accompagnent nombre d’entre elles. Un objectif : « prendre le pouvoir pour le partager » en misant tout sur les municipales de 2020. Un fétiche : la commune de Saillans et la prise de pouvoir en 2014 par une collégiale participative. Un mantra : un municipalisme… dépossédé de sa pensée libertaire.

En fait, loin de tomber dans le piège de la propagande anti-localiste, la pensée communaliste propose la mise en œuvre de relations de coopération et de collaboration entre les différentes communes par la mise en place de fédérations. A la suite des travaux américains de Berg et Dasmann[13], le Réseau francophone des territorialistes suggère ainsi que la notion de biorégion, et ses premières tentatives de mise en œuvre par les territorialistes italiens[14], sont d’un apport fondamental pour penser la confédération de communes autonomes. En s’écartant de l’orthodoxie éco-anarchiste des auteurs américains et de la vision patrimonialiste du Réseau italien, il s’agirait ainsi de définir la biorégion comme un espace habité, non cantonné dans des frontières administratives mais délimité par des écosystèmes (une vallée, une plaine, un plateau etc.), fait d’une pluralité de communes organisées par voie fédérative en réseau non hiérarchique.

Le 27 septembre 2019.

Ce feuilleton est réalisé par plusieurs membres du réseau des Territorialistes, particulièrement Guillaume Faburel, avec l’aide de Karl Berthelot, Thibaud Cavaillès, Loriane Ferreira, Maële Giard, Mathilde Girault, Lucie Lerbet et Fabian Lévêque.


[1] Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété, et Au-delà de la rareté. L’anarchisme dans une société d’abondance, Montréal, Écosociété, 2016.

[2] Jonathan Durand Folco, À nous la ville ! Traité de municipalisme, Montréal, Écosociété, 2017

[3]  Cas d’espèce en ces temps de boulimie participative et de remobilisation des Think Tank : « Municipalisme : de l’émancipation citoyenne au pouvoir politique en commun », de l’Institut de recherche et de débats sur la gouvernance, septembre 2017

[4] Murray Bookchin, « The Communalist Project », In The Next Revolution. Popular Assemblies and the Promise Of Direct Democracy, New-York, Verso, 2015 (p. 31).

[5] Ibid., p.26.

[6] Ibid., p.31.

[7] Ibid., pp. 17-36

[8] Ibid., pp. 17-36

[9]  « Le projet communaliste », traduction (non publiée) de « The Communalist Project », disponible ici [lien]

[10] Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, essai sur la révolution au XXI° siècle, Editions la Découverte, Paris, 2014.

[11] Faburel Guillaume, Les métropoles barbares, Ed. Le passager clandestin, collection Poche, 2019.

[12] Cf. Thèse en cours de Thibaud Cavaillès, Université Lyon 2, UMR Triangle.

[13] Berg Peter et Raymond Dasmann, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, Vol. 47, no. 1, pp. 73-84, 2019.

[14] Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine, petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, coll. « rhizome », 2014 (original 2010).